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Louise Abbéma

(1858 Etampes, France - 1927 Paris, France)

Presque tous les matins, promeneuse alerte et vaillante, on la rencontre au Bois, un en-cas minuscule à la main, sa boîte à pouce sous le bras, escortée de Fatma, sa belle caniche noire, une compagne joyeuse, un gardien fidèle et sûr, qui bat les buissons devant elle et mène par les allées un train d’enfer.

 Le costume est élégant et simple: une jupe de drap à plis droits, moulant la hanche et laissant à découvert le pied, petit, cambré finement et toujours irréprochablement chaussé; une jaquette et un gilet de coupe masculine, étroitement ajustés, dessinant bien le buste et la taille aux harmonieux et fermes contours; une cravate à épingle au-dessus de laquelle le col droit, cassé par devant, s’évase avec correction; un chapeau de feutre à petits bords posé crânement sur la chevelure noire aux reflets d’or bruni; à la boutonnière, à demi-caché par la fleur à la mode, un bout de ruban — bien gagné celui-là!

 Derrière la voilette, un visage expressif, au teint mat, aux traits énergiques et réguliers, où, sous l’arc délicat des sourcils, des yeux noirs, rayonnants d’intelligence et pétillants d’esprit, brillent d’un singulier éclat, et qu’un aimable et fin sourire, en découvrant des dents superbes, éclaire et vient sans cesse égayer. Tout dans la physionomie dit la franchise et la loyauté. Le profil à la ligne bourbonienne éveille le souvenir de quelque portrait de Dauphin peint par Rigaut ou par Lebrun. Il atteste la distinction native et la fierté du caractère.

 La démarche a quelque chose de fier et de résolu, pourtant sans affectation de hardiesse ou d’effronterie. Impeccablement gantée la main est petite et nerveuse.

 Il faut être des amis de Louis Abbema pour savoir tout ce qui se cache en elle de bonté sincère et de vrai courage; il suffit de la rencontrer un instant pour être aussitôt conquis par sa grâce souriante et son amabilité bon-enfant. Le flâneur qui la voit passer, parisienne élégante à l’allure décidée, n’a pas grand peine à deviner que c’est «quelqu’un» qui passe, quelqu’un dont la personnalité s’est affirmée et qui veut bien ce qu’il veut. De fait, la dominante du caractère de l’artiste est une indomptable volonté, et Je veux est précisément sa devise.

 La vie de Louise Abbema peut se résumer tout entière en deux mots: Travail et Devoir. Avant d’atteindre au rang élevé qu’elle occupe aujourd’hui dans l’art français, elle a dû se dépenser en de rudes efforts, surmonter de terribles obstacles et s’imposer un dur et constant labeur. Pénétrée profondément de l’idée du devoir familial elle a, par un juste retour, trouvé dans la famille autant de dévouement attentif, de tendresse réconfortante et de patiente abnégation qu’elle en pouvait souhaiter. A tous les instants de sa laborieuse existence, et surtout à ces heures mauvaises où, las et découragé de l’avenir, l’artiste en vient à douter de lui, la douce sollicitude et la vigilante affection des siens se sont toujours offertes à rasséréner sa conscience et à raviver son espoir. C’est au foyer de la famille, entre son père et sa mère, uniquement occupés d’elle, et qui furent de tous temps ses confidents les plus sûrs, ses conseillers les meilleurs et ses compagnons les plus chers, qu’elle a mené vaillamment sa bataille; et c’est là qu’elle a triomphé.

 Elle était toute fillette encore alors que la vocation s’éveilla chez elle et ses jouets et ses poupées lui servirent d’abord de modèles. Aussitôt qu’elle sut manier un crayon, elle entra dans l’atelier de Delvedeux pour y apprendre à dessiner. Elle y fit des progrès rapides et fut bientôt en état de s’essayer dans la peinture. C’est à Charles Chaplin, le maître regretté, qu’elle alla demander de la lui enseigner. Plus tard elle étudia chez Carolus Duran et chez Henner. Elle y travaillait encore quand elle exposa  pour la première fois au Salon de 1874. L’œuvre avec laquelle elle y figurait était un portrait de sa mère. Louise Abbema s’y révélait déjà comme une artiste consciencieuse et sincère, à la vision nette, à l’observation précise, ayant la juste perception de la valeur et de la relation des tons, adroit dessinateur et coloriste délicat.

 Tous les envois à nos expositions qui suivirent celui-là témoignèrent chez Louise Abbema de continuels efforts, récompensés par de constants progrès. Ils nous permirent de suivre, à chaque nouveau Salon, le développement non interrompu, toujours bien dirigé, de ses qualités d’origine. A cette œuvre de début succédèrent de bons portraits de Sarah Bernhardt, de Jeanne Samary, de Blanche Baretta, d’importants panneaux décoratifs où, sur des fonds d’un ingénieux arrangement, d’une coloration savoureuse et franche, s’enlevaient de jolies figures aux fraîches carnations, hardiment et finement modelées: Les Saisons, La Comédie; d’autres après eux, puis des portraits encore: celui de M. de Lesseps, celui d’Auguste Vitu, surtout ce portrait de M. Abbema, d’une exécution si solide et d’une si paisible harmonie, aussi vivant que la vie même, et qui semblait refléter un peu de l’âme et de la pensée du modèle.

 Ce qui fait de Louise Abbema un peintre entre tous intéressant et charmant, c’est que, au rebours de la plupart des artistes de ce temps-ci, elle s’est toujours soigneusement gardée de la spécialité. Elle est de l’avis de ceux qui pensent à bon droit qu’un véritable artiste doit pouvoir tout exprimer, et que se cantonner dans un genre, c’est considérer la peinture comme un genre de ministère où chacun a sa fonction désignée, son pupitre et son rond de cuir. Portraitiste et paysagiste, animalier et peintre de fleurs, elle est aussi peintre de nature-morte, décorateur si l’on veut, éventailliste de surcroît, à l’huile, à l’aquarelle, au pastel, il n’importe, et l’un des plus aimables, des plus exquis et des plus habiles de notre époque. Elle peut de la façon, satisfaire à son grand amour pour la vérité, pour l’éternelle splendeur et l’infinie variété des choses, en quelque endroit que l’aient conduite ou le hasard ou son caprice.

 C’est dans son atelier de la rue Laffitte que, chaque jour, debout devant son chevalet, Louis Abbema reçoit ses amis et ses visiteurs. Toujours cordiale et de souriant accueil, spirituelle sans méchanceté, aimable sans s’efforcer à le paraître, serviable et bonne, elle impose à la sympathie de tous, sa personne et son mérite.

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Flora

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